Giusi Ferré, rencontre avec l’Anna Wintour italienne

GIUSI FERRÉ est une journaliste de mode que certains n’hésiteraient pas de qualifier d’ « Anna Wintour italienne ». Elle a connu a leurs débuts Armani, Ferré, Versace et a vécu à leurs côtés en tant que critique la naissance de la mode italienne contemporaine. Milanaise et fière de l’être elle nous explique comment est né le prêt-à-porter et ce qui a fait le succès de la capitale de la Mode et du Design. Nous la retrouvons dans un élégant restaurant à la sortie du défilé de Ermanno Scervino Corso Venezia à Milan en cette fin de Fashion Week.

Je pense que l’on est au début d’un grand changement, ainsi que du point de vue du style. Le monde Urbain qui n’était jamais arrivé en passerelle et restait une offre commerciale dans les magasins, l’est aujourd’hui à la demande du public, comme pour MSGM ou Marcelo Burlon.

Giusi Ferré

Elle démarre sa carrière de journaliste dans les pages de Epoca, un très important hebdomadaire du Groupe Mondadori. Puis passe au journal L’Europeo et co-dirige la revue Amica, depuis les années 2000 elle écrit dans Il Corriere della Sera, pour lequel elle collabore à la revue Io Donna, dans laquelle elle tient une rubrique fixe hebdomadaire BUCCIA DI BANANA (littéralement peau de banane), et aussi dans le Corriere Economia.

Elle a été critique de mode dans de très nombreux programmes pour la télévision et la radio en Italie, et a partir de 2010 elle a conduit quatre éditions Io Donna Buccia di banana, sur le canal mode phare Lei Tv, de Sky, qu’elle anime avec une equipe de chroniqueurs Mode tel le journaliste italien Matteo Osso. Elle a fait partie du jury du celebre programme Italia’s Next Top Model. En 2012 elle a sorti chez Rizzoli son livre Best seller “Buccia di banana: lo stile e l’eleganza dalla A alla Z!” et d’un livre sur Armani en 2015 “Giorgio Armani – Il sesso radicale”. Elle a été aussi curateur du Livre-Exposition « Lo Sguardo Italiano. Fotografie di moda dal 1951 a oggi” (Charta, 2005). Ses textes sont publiés dans de nombreux livres et catalogues d’expositions, parmi lesquels “Innatural » (Triennale di Milano, 2004) e « Gianni/Versace »: lo stilista dal cuore elegante (Utopia, 2010).

DELPHINE : Pouvez-vous nous raconter comment votre carrière a démarré ?

Giusi Ferré : J’ai eu la chance de faire un travail qui m’a plu énormément, celui de journaliste. En septembre 1979, j’ai commencé à travailler dans un des premiers magazines de photographies très important à l’époque du Groupe Mondadori : Epoca ( c’est d’ailleurs dans ce journal qu’a été publié en 1952 pour la première fois en Italie « Le vieil Homme et la mer » de Hernest Hemingway avant de recevoir le Prix Nobel en 1954 ). Comme c’était justement un journal très sérieux, personne ne voulait s’occuper d’un sujet jugé futile tel la mode. Et donc j’ai été priée en tant que dernière arrivée au sein du journal de prendre en charge de façon fortuite la mode à un moment qui était en fait la naissance du prêt-à-porter en Italie. Cela a été ma première chance. J’ai connu Versace en décembre 1979. Je me rappelle que tout a commencé un jour quand on m’a demandé de choisir deux noms qui d’après moi pouvaient devenir importants dans l’avenir. A l’époque j’ai choisi Versace et Ferré. Étant clair que je n’ai aucun lien de parenté avec ce dernier.

DELPHINE : Vous êtes vous rendu compte de l’importance de cette période pour la Mode italienne et de ces personnages que vous avez eu la chance de connaitre ?

Giusi Ferré : Il y avait à l’époque deux types bien distincts de journalistes de mode. Ceux qui travaillaient avec les photographes et puis ceux très rares qui faisaient les interviews. Et au milieu un grand vide. C’est ainsi que j’ai pris ma place avec toujours la volonté de ne pas m’enfermer dans un rôle unique. Cela a été ma deuxième chance. Tout cela est arrivé de façon casuelle, l’une après l’autre, c’est un peu cela mon histoire. Apres la fermeture de ce journal L’Europeo que j’aimais tant, je n’ai plus voulu travailler pour un seul journal et je suis devenue journaliste indépendante. J’ai collaboré avec Il Corriere della Sera pour Io donna que j’aime beaucoup. Les propositions sont arrivées, sans même les demander, et je pouvais y répondre favorablement ou non. Cela a été un peu toute l’histoire de ma carrière.

Puis il y a eu un moment qui a été un tournant dans ma carrière lorsque j’ai commencé à faire de la télévision. Car cela m’a donné une tout autre notoriété. J’ai commencé au début des années 2000 par des programmes pour la chaine Rai et puis pour Sky, toujours dans le monde de la mode, et toujours avec beaucoup d’autonomie et de liberté de parole. Pour des programmes comme Italia’s Next top model avec Stefania Stefanenko pendant 4 éditions.

DELPHINE : Dans le monde de la mode, quel terme utiliseriez-vous pour qualifier votre rôle ? Une experte de mode ? Une intellectuelle de la mode ?

Giusi Ferré : Je retiendrais le terme Critique de mode, qui nécessite d’avoir aussi des capacités d’écriture. Disons qu’à l’époque j’étais l’une des seules en Italie. Aujourd’hui j’ai de nombreuse collègues qui n’ont pas peur de faire ce métier et réussissent très bien.

DELPHINE : Pouvez-vous nous définir ce qu’est une Critique de Mode?

Giusi Ferré : La critique nécessite de confronter son opinion à ce que l’on connait déjà, d’avoir des références de base. Il faut avoir un regard, une parole et une écriture. Évidemment il y a des personnages dans la mode qui me plaisent plus que d’autres. Il faut essayer de penser sans se laisser dominer par ses affinités, même si je pense qu’avoir une opinion est indispensable. Il faut la soutenir sans penser détenir la vérité. Il me plairait d’écrire un livre qui ait la liberté d’exprimer le fait qu’il puisse exister des choses horribles dans la mode, que tout ne peut pas être beau

DELPHINE : Comment définiriez-vous la mode ? Aujourd’hui on parle de contamination entre l’Art et la Mode ? Est-ce que l’on peut dire que la Mode est un Art mineur ? Quelles relations voyez-vous en tant qu’insider de la Mode entre l’un et l’autre ?

Giusi Ferré : Lorsque le prêt-à-porter est né en Italie, dans les années 75 avec Armani, il est clair que la mode était perçue comme quelque chose de mineur. Je ne crois pas que ce soit un Art Mineur. Disons que la différence avec les autres typologies d’Art, c’est que la Mode a une périodicité, chaque six mois elle doit être renouvelée. Mais quand elle est faite à un certain niveau, c’est une véritable expression artistique. Au début elle était loin d’être considérée comme telle.

DELPHINE : Pourriez-vous nous rappeler le déroulement historique qui a mené a la création de la Mode contemporaine italienne ?

Giusi Ferré : Vous devez considérer que tout a commencé à Rome avant de se déplacer à Florence puis à Milan. A Rome il y avait les défilés d’Alta moda, la Haute Couture. Puis vers les années 50’s et 60’s, dans la célèbre Sala Bianca du Palazzo Pitti (littéralement la salle Blanche du Palais Pitti) où ont eu lieu les premiers défilés d’un certain type de mode, disons de quelque chose qui n’était pas de la Haute Couture, mais sans être encore le prêt-à-porter. Déjà vers le milieu des années 60’s, certains stylistes ont commencé à se sentir à l’étroit à Florence et à faire des choses a Milan. Dans les années 75, la maison d’Édition Condenast avait sorti un livre très intéressant qui s’intitulait Milano Fashion, que l’on ne trouve plus aujourd’hui, et qui parlait de la dizaine de marques qui s’étaient organisées à Milan pour défiler : il y avait notamment Missoni, Cadette, Krizia, Lebole le groupe textile de Turin, certains existent encore et d’autres ont disparu. Il y avait de toute évidence la volonté de faire quelque chose.

DELPHINE : Dans les années 70’s, Milan était le lieu de nombreuses manifestations des mouvements d’extrême droite. Comment expliquez-vous qu’elle ait pu devenir la capitale de la Mode ?

Giusi Ferré : Il est vrai qu’il y avait un climat politique très difficile à Milan, il y a eu un grand nombre d’attentats ici. J’ai toujours trouvé très courageux que des stylistes dans leur studio aient eu l’envie de créer donnant naissance au prêt-à-porter dans un tel climat. Dans le quartier de Corso Venezia où nous sommes justement aujourd’hui, juste à l’angle, Armani avait son studio et devant celui-ci passaient tous les cortèges des manifestants d’extrême droite d’inspirations néo-fascistes qui se retrouvaient sur la place de San Babila. Les premiers stylistes du prêt-à-porter sont nés à cette époque difficile : Armani en premier en 1976 puis juste après en 78 Versace, Ferré. Ils ont changé l’histoire de l’habillement, disons qu’ils l’ont inventé pour un public qui n’existait pas encore, et ils ont créé un véritable système de production qui n’existait pas non plus, c’est la naissance d’un système que l’on nomme le prêt-à-porter. Avant eux il y avait d’une part ce que l’on appelle les grands façonnistes, dont Max Mara, Lebole et puis d’autre part la Haute Couture. J’ai eu la chance d’assister à la naissance de ce système de prêt-à-porter. Je pense d’ailleurs que ce qui caractérise et différencie la Mode italienne c’est bien le prêt a porter.

DELPHINE : Milan est aussi la capitale du Design avec le très important Salone del mobile début avril de chaque année. Quels sont les rapports entre la Mode et le Design à Milan?

Giusi Ferré : Milan c’est le Design alors on comprend bien pourquoi le prêt-à-porter a pu naitre ici et selon moi ils ont beaucoup de choses en commun, la Mode est une forme de Design. Il y a beaucoup d’Architectes dans la Mode, ils ne sont d’ailleurs pas toujours très fiers de l’avouer, par exemple Ferré était un architecte. Le salon du Design de Milan est très important et l’a toujours été. Étrangement les sociétés dans le design sont de très petites tailles et en facturation aussi hormis quelques grands noms comme Poliform, mais elles ont une grande valeur en capacité d’exportation dans le monde. Le Design s’est aussi beaucoup inspiré des modes de communication de la Mode et la mode a une grande capacité a créer des liens avec d’autres domaines comme l’art, le cinéma, la musique.

DELPHINE : Le « Made in Italy » est un concept très ouvert qui ne se limite pas aux designers italiens, mais s’étend également aux designers étrangers qui choisissent la production italienne pour son Excellence. Au Fashion Hub de Milan pendant la Fashion Week exposent des designers chinois, hongrois invités par la CNMI qui ne produisent d’ailleurs pas tous en Italie. Que pouvez-vous nous dire de cette ouverture de la Mode italienne?

Giusi Ferré : Il ne nait rien d’intéressant lorsque l’on fonctionne en vase clos. La Mode a besoin d’ouverture. Je pense d’ailleurs qu’en Italie, la Mode ne pouvait naitre qu’à Milan. On est milanais quand on travaille à Milan. Je suis très fière d’être milanaise l’idée force de Milan est justement celle du changement, des idées qui passent et qui changent, et cela ne peut avoir lieu que dans un esprit d’ouverture. Et c’est en cela que Milan s’est positionnée comme capitale de la Mode, bien que ce ne soit pas la capitale, elle l’est devenue et elle a tellement changé. Cet orgueil du Made in Italy n’est pas apparu immédiatement comme important, et certains ne l’ont jamais reconnu, notamment en politique. Je me rappellerai toujours de cette Une du New York Times qui mettait une image de la Gallerie Vittorio Emmanuelle avec la parole Milano, dans le journal nous l’avons tous perçu comme un changement et l’avons affiché avec fierté.

DELPHINE : Vous avez sorti en 2015 un livre sur l’œuvre de Giorgio Armani qui s’intitule « Giorgio Armani – Il sesso radicale » (Marsilio) comment s’est passée votre rencontre avec le roi Giorgio?

Giusi Ferré : Cela m’a beaucoup plu d’écrire ce livre sur Armani qui est un personnage très intéressant et qui a été le premier en 1976 à inventer le prêt-à-porter. L’Italie lui doit beaucoup en ce sens. Il a aussi créé avant tous les autres un style pour un nouveau genre, ni féminin ni masculin, dont on reparle beaucoup aujourd’hui avec la mode no-gender. Pour écrire le livre, j’ai beaucoup travaillé sur les archives. Armani a des archives immenses extrêmement précises et les équipes du bureau de Presse d’Armani que je connais très bien depuis toutes ces années m’ont beaucoup aidé dans les recherches. Si Armani dit non à un projet alors rien n’est possible. J’ai eu la chance de pouvoir mener cet important projet sur son œuvre.

DELPHINE : Nous sommes à la fin de la présentation des collections FW19. Que pensez-vous de cette édition de la Fashion Week de Milan en tant que critique de mode ?

Giusi Ferrré : Je pense que l’on et au début d’un grand changement, ainsi que du point de vue du style. Le monde Urbain qui n’était jamais arrivé en passerelle et restait une offre commerciale dans les magasins, l’est aujourd’hui à la demande du public, comme MSGM ou Marcelo Burlon.

DELPHINE : Qu’est-ce qui a changé selon vous dans le monde de la mode?

Giusi Ferré : Par exemple lors de cette Fashion Week, je crois que l’on n’a jamais vu un public aussi diversifié. On pourrait être au début d’un tournant, il faut attendre un peu pour en avoir confirmation!

Credits : 2Goodmedia / Photography : Francesco Salemme

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